Outputs > Outcomes
Ce n'est pas une typo !
Je vais bien sûr expliquer ce titre provocateur 😉
“Outcomes > Outputs” c’est un meme popularisé notamment par John Cutler. 1
Toute la communauté agile adore ce concept. Bien sûr la communauté produit adore aussi si ce n’est encore plus. Cela résonne dans tous ces cœurs qui ne demandent qu’à avoir de l’impact, et qui dénoncent l’existence omniprésente des “Feature Factories”, un autre élément introduit par le brillant John Cutler. 2
Aujourd’hui, je viens à contre-courant pour annoncer que c’est faux, que les outcomes ne sont pas plus importants que les outputs, et que c’est même souvent l’inverse.
Bien sûr, je vais expliquer ce que j’entends par là et étayer mon point de vue 🙂
La véracité d’un argument est secondaire
En préambule, je veux articuler un état de fait qui va crisper les plus cartésiens d’entre-nous : pour beaucoup de monde, peut-être même pour la majorité, ce n’est pas la véracité d’un argument qui le rend convaincant. 😬
Bien sûr, ce n’est pas conscient : personne ne va vous regarder en face et vous soutenir qu’un argument fallacieux bien amené le convaincra plus qu’une réalité mesurée. On aime tous croire que nous sommes rationnels.
Dans les faits, c’est par exemple le niveau de storytelling qui va convaincre, le fait de raconter une belle histoire qui embarque le public, et encore plus si le public peut s’y identifier. C’est un véritable art, une compétence qui s’acquiert. On peut aussi parler d’éloquence ; l’éloquence d’une personne pouvant être pour une bonne partie décorrélée des propos en tant que tels.

Plus fort encore, vous pourriez vous retrouver à énoncer des faits irréfutables à une personne et elle vous répondrait en vous regardant droit dans les yeux :
“j’entends ce que tu dis mais je n’y crois pas”
Ou voire même, tout simplement :
“je ne suis pas d’accord”
Certes, il peut s’agir ici de mauvaise foi.
Cela peut aussi être un mécanisme du cerveau en pleine action pour donner du sens à des éléments contradictoires : si ce que vous annoncez à votre interlocuteur va à contre-sens de ses enjeux, une manière inconsciente de son cerveau pour les réconcilier est de refuser purement et simplement ce que vous énoncez. Ce n’est pas de la mauvaise foi mais un fonctionnement nominal du cerveau.
Les outputs convainquent plus que les outcomes
Pourquoi ce préambule ?
Parce que dans l’opposition entre outputs et outcomes, il y a l’idée que les outcomes changent le monde, ont un véritable impact, quand les outputs sont des éléments dont l’impact réel sur le système n’est pas établi.
Un outcome est un impact réel quand l’output n’a pas nécessairement d’impact. Pour convaincre un interlocuteur de la pertinence d’une démarche :
Si la démarche a généré des outcomes alors c’est un fait établi qu’elle a de l’impact
Si par contre la démarche n’a généré que des outputs alors prétendre qu’elle a eu de l’impact est un argument potentiellement fallacieux
… Et vous voyez peut-être ici le cœur du raisonnement que je vais énoncer : des outcomes ne convainquent pas nécessairement plus que des outputs.
En réalité, des outcomes sont souvent moins convaincants que des outputs car à la fois moins visibles et plus longs et difficiles à obtenir.
De la visibilité des outputs
Voici un exemple pour illustrer ce propos : imaginons que vous ayez organisé et animé avec succès un atelier d’équipe qui vise à dénouer un point dur, par exemple autour des rôles et responsabilités.
D’avoir fait cet atelier est un output.
Le nombre de participants à cet atelier est un output.
Que ces personnes soient contentes d’avoir fait cet atelier est aussi un output.
Quel outcome par contre ? Très difficile à mesurer en sortie de l’atelier. Toujours pas évident à mesurer quelques mois plus tard. Probablement même que s’il y a un impact, il ne tiendra pas uniquement à cet atelier sur les rôles et responsabilités.
Malgré tout, cet atelier, cet output est très visible. Visible dans les agendas, visible dans les feedbacks des participants qui en sont ressortis satisfaits et reboostés, visible auprès des autres personnes à qui les participants en ont parlé ensuite.
Outputs + outcomes = 💖
Bien sûr, opposer outputs et outcomes est trop simpliste.
Si je suis en train d’expliquer que les outputs permettent de promouvoir bien plus efficacement une démarche que les outcomes, ne nous leurrons pas : au bout d’un moment il faut bien entendu avoir des outcomes. Sinon, ça va bien finir par se voir que tout ça, c’est du flan. 🤷
⚠️ Attention à ne pas se focaliser uniquement sur les outcomes : le risque serait trop grand de ne pas mettre assez en visibilité la démarche entreprise… Et de ne pas avoir l’opportunité de convaincre avec ces outcomes. 3
⚠️ Attention à ne pas se focaliser uniquement sur les outputs : tôt ou tard, la démarche va être arrêtée car sans ROI clair. 4
Le risque du désalignement sur les outcomes
Un autre problème des outcomes, et qui explique pourquoi ils ne convainquent pas, c’est qu’ils s’appuient sur un référentiel de connaissance et de culture qui n’est pas partagé.
Par exemple, si vous me demandez comment mesurer l’amélioration de la performance d’une équipe, je vais vous parler des Flow Metrics et des DORA Metrics. Et je tomberai sûrement d’accord là-dessus avec pas mal d’experts.
Sauf qu’une amélioration du Lead Time de l’équipe de 32%, autant ça fait un super case study qui en jette, autant ça ne convainc pas une personne qui ne sait pas ce qu’est le Lead Time, ou qui ne comprend pas l’impact sur le business d’une amélioration du Lead Time.
Ce n’est pas simple. Il faut déjà ouvrir les yeux et se rendre compte que l’on n’a pas le même référentiel, que le Lead Time ça ne parle pas. Mais expliquer ne suffit pas : présenter l’étude DORA et utiliser l’argument “prouvé par la science” ne convainc pas nécessairement.
C’est normal. Ce qui se joue derrière une réduction du Lead Time, c’est la capacité à expérimenter plus. Quand on n’a pas encore eu le déclic que c’est la capacité à expérimenter plus qui permet de gagner de nouveaux marchés et d’en rester leader, les contre-arguments sont légions :
“C’est du réglementaire, on s’en fiche d’aller vite, l’important c’est que ce soit fait.”
“Je connais le marché et les utilisateurs, il suffit de faire ce que je dis.”
“Nous avons peu de concurrence sur notre marché.”
Si l’on vous sort ce genre de phrase, je vous souhaite bonne chance pour avoir l’air convainquant avec une amélioration du Lead Time. 5
Court terme vs long terme
Ce qui se joue est donc bien dans la temporalité :
Avoir des outputs bien visibles et convaincants à court terme
Avoir des outcomes compréhensibles à long terme
Les outputs à court terme permettant d’accéder au long terme nécessaire pour les outcomes, mais aussi d’acculturer pour que ces outcomes soient reconnus
Ainsi, une bonne stratégie doit avoir en tête ces deux temporalités. On pourrait parler de front room et de back room, ou en français d’un côté ce qu’il se passe sur scène et de l’autre ce qu’il se passe en coulisses : 6
On doit en permanence avoir des choses visibles sur scène, c’est ce qui assure la pérennité de la dynamique de transformation…
Et qui laisse le temps de construire des choses en coulisses, qui mettent du temps à être mis en place mais surtout à porter ses fruits.
Avec de l’output on ménage le temps d’avoir de l’outcome.

On peut par exemple trouver l’article suivant où John parle de ”Outcomes over outputs”, mais c’est un thème qu’il a plus largement exploré et qu’on peut retrouver dans bon nombre de ses articles et de ses posts de réseaux sociaux :
https://hackernoon.com/beyond-outcomes-over-outputs-6b2677044214
Comme le nom l’indique, c’est l’idée d’un mode de fonctionnement où l’on se contente de dépiler du ticket sans se poser de questions profondes sur l’impact derrière ces livraisons. Voici quelques articles où John en parle :
https://medium.com/@johnpcutler/12-signs-youre-working-in-a-feature-factory-44a5b938d6a2
https://medium.com/@johnpcutler/beat-the-feature-factory-with-biz-chops-dfc7cf6309ae
Le but de cet article est de vous mettre en garde contre cette situation. Dans la vraie vie, la conduite du changement est clé. C’est le fameux “culture eats strategy at breakfast” attribué à Peter Drucker. Vous n’arriverez jamais au stade où vous pérennisez de nouvelles manières de travailler uniquement en vous appuyant sur des outcomes qui mettent bien trop longtemps à se matérialiser dans le quotidien des décideurs.
C’est le cas de figure de ces innombrables organisations qui ont fait des transformations dont l’impact est discutable et pour finalement revenir en arrière.
Positivons : elles refont souvent une nouvelle transformation des années plus tard, potentiellement cette fois-ci sur de meilleures bases, en se focalisant justement plus sur les outcomes et pas uniquement sur les outputs, notamment avec une démarche où la mesure est bien plus au cœur.
Ceci étant dit, peut-être juste que vous n’utilisez pas la bonne métrique… Je vous invite à creuser la 5e DORA Metric : le Rework Rate 😉
Vous pouvez aussi avoir plus de succès avec les métriques de stabilité comme le Change Fail Percentage : peut-être que votre interlocuteur ne voit pas d’intérêt à “aller plus vite” mais que par contre c’est un véritable point de douleur d’être incapable de pousser en production sans rien casser.
J’ai emprunté ces concepts de front room et de back room au framework agile trop peu connu Evo de Tom Gilb. Pourtant, un framework qui promeut des cycles d’une semaine dès les années 70/80 ne peut qu’être bien 😜
Je l’ai découvert via le livre Agile and Iterative Development de Craig Larman dont voici justement l’extrait du chapitre 10 sur Evo :
https://www.craiglarman.com/wiki/downloads/agile_iterative/larman-ch10-agile-1e-evo-and-planguage.pdf
(partagé par Craig Larman lui-même, sur son site, pour diffusion éducative)
Si vous êtes intéressés, un livre officiel et mis à jour en 2024 est disponible sur LeanPub :
https://leanpub.com/evo
Je ne me le suis pas encore procuré moi-même. Il y a cependant un extrait gratuit.
À dispo pour échanger plus d’Evo si vous creusez le sujet ! 😁


C'est intéressant de remettre l'output en lumière.
De mon coté j'avais plus interprété le "outcome > output" comme dans le manifeste agile, on reconnait la valeur du second mais on privilégie le premier. Ta lecture est plus intéressante, elles remets chaque notion a sa place, la ou elles sont utiles.
Merci pour le partage :)