Expertise < Expérience sectorielle
J'ai mis longtemps à le réaliser !
Se spécialiser
Une carrière passe souvent par une forme de spécialisation. En tirant le trait, on trouve les meilleures opportunités en étant le ou la meilleure de son domaine — et plus son domaine est une niche, précise, spécialisée, plus il est facile de tirer son épingle du jeu. 1
Maintenant, quelle spécialisation ?
Plutôt en termes d’expertise ? Viser à être le ou la meilleure avec telle compétence, tel rôle, etc.
Plutôt en termes de secteur ? Continuer à travailler dans le même secteur d’activité jusqu’à en connaître tous les rouages et subtilités.
Bien sûr, le jackpot, c’est de combiner les deux : expertise pointue dans un secteur bien précis. Mais il faut bien commencer quelque part, et potentiellement choisir si l’on développe son expertise sans prendre garde au secteur, ou si l’on se spécialise dans un secteur donné avant d’y développer son expertise.
Bien sûr aussi, chaque sujet est toujours bourré de nuances, et on peut développer une spécialité plus ou moins pointue, autant côté expertise que côté expérience sectorielle. Et en soi, avoir une forme de pluridisciplinarité est aussi un atout et peut constituer son unfair advantage différenciant.
La réflexion de fond reste la même : trouver sa niche et en devenir maître.
Le métier avant tout
Très souvent, l’expérience sectorielle est plus valorisée que l’expertise.
C’est à dire que l’on sera plus à l’aise pour solliciter quelqu’un qui sait de quoi on parle, sans être le plus efficace pour faire le travail, plutôt que l’inverse.
Dit comme ça, ça semble logique : si on ne sait pas de quoi on parle, à quoi bon le faire efficacement si c’est pour taper à côté…
C’est évidemment réducteur. Déjà parce que sans aucune expertise, il sera compliqué d’arriver à destination ; et également parce que le coût de la dette technique accidentelle est réelle et peut être vite catastrophique. 2
En pratique, on a des groupes pluridisciplinaires combinant autant des experts du secteur (qui comprennent donc de quoi il est question) que des experts de la compétence (qui savent donc mettre en œuvre) et on s’attend à ce que tout ce beau monde se parle, à ce qu’ils travaillent de concert pour faire un truc formidable en combinant leurs spécialités.
Mais on sait aussi que pareille collaboration a ses limites. Pour commencer, c’est difficile ! C’est toute l’histoire du développement logiciel, avec des solutions qui finissent inutilisées ou qui tapent à côté du besoin, malgré l’implication d’experts métiers. 3 C’est aussi une des raisons du succès du No Code (et aujourd’hui, du Vibe Coding) : celle de permettre aux experts métiers de donner vie à leur compréhension du secteur sans passer par la très difficile et très couteuse collaboration avec des experts du développement logiciel.
L’externalisation des fonctions support
Une autre manière de voir les choses, c’est qu’on préfère recruter les personnes en lien avec le cœur de l’entreprise, et externaliser ceux et celles qui en sont le plus loin.
D’un côté, c’est normal. Les fonctions “cœur du réacteur” semblent tout simplement plus importantes, ce sont celles qui font littéralement tourner la boîte.
De l’autre, cela dénote d’une vue simplificatrice, qui parfois oublie que si personne ne fait le travail des fonctions support, alors les fonctions cœur ne pourront plus travailler et potentiellement l’ensemble de l’entreprise peut s’arrêter.
Les fonctions support ne sont pas le cœur du réacteur, mais sans approvisionnement en carburant, le réacteur s’arrête tout de même.
Il s’ensuit qu’une meilleure démarche ne serait pas de choisir qui internaliser et externaliser entre fonctions cœur et fonctions support, mais plutôt d’internaliser et externaliser avec parcimonie des deux côtés.
Cela semble facile dit comme ça. 😅
La réalité c’est que, mécaniquement, la partie cœur est perçue comme plus importante et donc aura plus de poids dans les discussions. Quand on doit choisir où allouer les recrutements et les budgets, il faut être bien plus convaincant quand on est côté fonctions support car son apport est par définition moins visible, moins connu, moins compris — dans le contexte de cette organisation. 4
Sans même parler du fait que les fonctions cœur sont perçues comme faisant entrer de l’argent, quand les fonctions support n’en feraient qu’économiser ! Ce qui était probablement vrai lors de la genèse des dites fonctions support : on créait alors des postes pour soulager et libérer du temps aux fonctions cœur. Cette perception joue aussi dans ce réflexe de favoriser les fonctions cœur, car l’impact de l’efficacité opérationnelle que peuvent apporter les fonctions support est souvent négligé ou incompris, sans même parler de cette hiérarchie implicite entre fonctions cœur et fonctions support. (tout commence par un assistant qui soulage de menues tâches à plus faible valeur ajoutée…)
L’effet de réseau
Au-delà des dynamiques de perception d’une expérience sectorielle vs l’expertise, il se joue un effet de réseau. C’est bien connu, le meilleur moyen d’accéder à de belles opportunités c’est le bouche-à-oreille. Vous avez travaillé avec quelqu’un, ce quelqu’un est content de vous et en parle à d’autres personnes, ces autres personnes pensent à vous quand ils cherchent un profil.
Cet effet de réseau est d’autant plus fort dans la dimension sectorielle que dans la dimension expertise. Il y a plus ce côté “le monde est petit”.
Mode facile ou mode difficile ?
Pris à l’échelle d’une carrière, se focaliser sur le cœur de métier d’une entreprise, en pratique sur un secteur d’activité bien précis, semble être le mode facile pour faire son trou et avoir de belles opportunités. Il n’est pas question de mettre totalement de côté les expertises, qui sont nécessaires. Il est question d’être conscient de l’importance accordée à la maîtrise du domaine métier, de sa culture, à ses enjeux, et de s’y immerger pour aller au-delà de l’expertise.
Il est difficile d’être plus convaincant, notamment sur un CV, qu’en ayant des années d’expérience dans le domaine en question. 🤷
Il y a de la place pour des personnes focalisées sur leur expertise, mais il faut être capable de démontrer sa capacité à s’approprier divers domaines métiers, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Ou faire une double spécialisation : expertise spécifique dans un secteur d’activité en particulier — difficile de faire plus sexy lorsque c’est ce qui est recherché.
Ma propre carrière
Je raconte tout cela en ayant moi-même construit un parcours focalisé sur l’expertise plus que sur l’expérience sectorielle.
Je ne m’en plains pas, car chacune des étapes de mon parcours m’a construit et je n’en ai pas à rougir.
Toujours est-il que si je voyageais 20 ans en arrière pour parler au JP junior dans le monde du travail, j’essayerais de lui expliquer à quel point choisir un secteur d’activité en particulier aurait été un smart move.
Mais bon, le voyage dans le temps n’existe pas, alors je partage ça au reste du monde, aujourd’hui !
En même temps, en écrivant cela, je me rends bien compte que j’énonce un lieu commun. Plein de gens l’ont dit avant moi ! Néanmoins, avec le recul, je réalise que justement on me l’avait dit, de diverses manières, et que pourtant je ne le comprends que maintenant. 😬
Cette réflexion s’applique autant aux recrutements en internes qu’aux recours aux expertises externes. Evidemment il y a des nuances, on ne cherche pas exactement la même chose dans les deux cas de figure, mais globalement c’est la même mécanique et les mêmes enjeux.
En suivant ce raisonnement, on arrive vite à l’explication de pourquoi il y a autant de dette technique dans les entreprises, de pourquoi il y a toujours ce fameux Legacy qu’il faut maintenir, résorber ou vivre avec.
La manière dont cette collaboration prend forme n’est pas anodine. Il y a un énorme écart entre travailler ensemble, littéralement côte-à-côte au jour-le-jour, et écrire des spécifications détaillées que l’on s’envoie, parfois même sans jamais se parler. C’est un des sujets clés des approches agiles et du Manifeste pour le développement Agile de logiciels.
À moins bien sûr d’être dans une boîte “tech” auquel cas la Tech est le cœur du réacteur. Dans toutes les autres organisations, la tech, c’est ingrat ! Il est important d’en être conscient. J’en parlais dans cet article :
"La tech, c'est ingrat. Il faut l'accepter."
J’ai entendu cette phrase de la bouche de Joanne Deval lors d’un événement de la communauté “Les Pros de la Transfo” organisé par AirSaas.



